The Big Shave de Martin Scorsese

On ne présente plus l’un des courts les plus connus au monde et sans doute, retransmis avec une ferveur ardente dans les cours de Cinéma huppés des grandes institutions universitaires.
C’est sûrement le travail de réalisation qui allait ouvrir les vannes du courant contestataire baptisé par la masse de "Nouvel" Hollywood : la parole est confiée aux cinéastes cinéphiles rebelles qui n’en peuvent plus des mensonges et du traumatisme véhiculés par la guerre du Vietnam, chapitre historique douloureux et vivace encore aujourd’hui. Pour matérialiser le doute vis à vis "des choses qui nous dirigent", Marty installe son discours dans une salle de bain immaculée du moindre parasite. Propre et stérile, les lieux humides accueillent un jeune homme qui s’apprête à se raser. Bande son jazzy positive et entraînante à la Sinatra, insistance sur les gros plans d’une peau qui peu à peu va goûter aux joies de la chaude hémoglobine, ce Big Shave évoque en quatrième minute la souillure, l’embarras du sang qui contredit la façade écarlate de l’apparence officielle. Plus les secondes s’écoulent et plus la marre de sang nous étrangle. On ignore si l’homme que l’on a en face de nous est bien humain car il ne semble pas émettre de signes de souffrance, sorte de soldat aveugle trop sûr de lui qui avance sans penser aux conséquences sanguinaires et psychologiques de son action.

Bien sûr, Marty expose la folie d’un système étatique qui, noyé dans ses idéaux patriotiques, envoie ses enfants au casse pipe, à la boucherie intégrale. Le décalage inconfortable entre l’optimisme forcené de la chanson et l’horreur des plans, la contradiction bien trouvée du blanc pur qui affronte le sang chaud filent un malaise dont l’intensité monte en crescendo. Me semble t-il, Scorsese a voulu asseoir son exercice de style autour de l’idée du paradoxe et du fait de garder la face en toutes circonstances, et ce malgré la détresse suffocante de la situation. A accoler à une nation qui massacre sa progéniture et dont la détresse des familles sera relativisée par des politiques qui prétexteront que cette douleur était nécessaire. Ils devaient servir le pays car rien n’est trop coûteux pour défendre le drapeau par delà les frontières.
De la belle ouvrage de la part d’un enfant terrible de l’industrie même si parfois son goût pour la violence dépasse sensiblement les bornes. Marty est fasciné par la violence, l’auto-destruction systémique. Cette angoisse sera la colonne vertébrale de sa carrière. Ses détracteurs le lui reprocheront. Scorsese lui s’en servira pour ses futurs films et quels films…
14/20
Entre le Ciel et l’Enfer de Akira Kurosawa (Tengoku to jigoku/High and Low)
Je paie ou pas ?

A Yokohama, Gondo, actionnaire principal d’une usine de chaussures apprend que son fils a été kidnappé. Les preneurs d’otage réclament une rançon. Gondo dispose de cette somme qui devait servir ses intérêts dans l’entreprise. Mais le dilemme se complique lorsqu’il apprend que c’est en fait le fils de son chauffeur qui a été enlevé. Le commissaire Tokura est chargé de gérer la crise. (source Wikipédia)
Je me demande parfois si certains cinéastes sont humains. C’est vrai, des réalisateurs détiennent cette ADN qui est composé de pellicules, images et sons. Parce qu’en 2h20 de métrage, on ne voit pas le temps passer, happés par cette intrigue passionnante qui embarque un PDG d’une Entreprise de chaussures (Toshiro Mifune immense/Gondo) dans une affaire de kidnapping. L’enjeu étant de savoir si Gondo doit faire péricliter sa vie en payant la somme exigée de 30 millions de yens pour libérer un enfant qui n’est pas le sien, ou de plutôt les investir dans sa société afin de détenir l’actionnariat majoritaire.
Akira Kurosawa use de l’occasion pour converser sur le thème de l’ascenseur social et des différences de classes. Toshiro Mifune est constamment à deux doigts de contempler la ville du haut de son immeuble au risque de l’humecter de l’intérieur. D’où l’origine supposée du titre : dois-je privilégier la voie du ciel en misant mon argent durement gagné dans un fonds qui marche ou plutôt, favoriser les enfers dans lesquels je me précipite si je décide de payer la rançon ? Ce dilemme, l’entre-deux mondes est parfaitement rendu dans le film. Le cinéaste profitant également de l’intrigue pour tirer à boulets rouges sur l’égoïsme, la froideur du milieu des hommes d’affaires et le désintéressement pour les petites gens… Mais pas trop. En fait, ce qui est enthousiasmant, c’est que le film est nuancé. Finalement, on hésite à favoriser un versant idéologique plutôt qu’un autre. Le cinéaste livre une matière à débats, à nous de trancher en fonction de notre personnalité.

Matière thématique à part, "Entre le Ciel et l’Enfer" pourrait parfaitement concourir au titre du meilleur film du maître. Implacable film Noir qui déverse notre exigence que l’on attend devant pareil polar (enquête policière remarquable, tension permanente, focale sur les détails les plus fins qui peuvent intercepter le coupable, fétichisme de la trace médiatique). Un théâtre ciselé qui passe d’une première heure en huis-clos dans les locaux luxueux des puissants pour ensuite se concentrer dans le monde de "tous les jours" avec cette ambiance Jazzy, cette effervescence dans les petits quartiers et l’atmosphère glauque des laissés pour comptes (drogués, trafiquants, etc.) La réalisation écarquille les yeux avec une photographie belle à en pleurer (notamment les séquences d’espionnage dans les rues et lieux publics, chaque plan donnerait envie de hurler de joie) et le rythme ne faiblit pour ainsi dire jamais. On en veut plus. 2h20 c’est trop court…
Toshiro Mifune est impérial, mais n’oublions pas les partitions exemplaires du magnifique Tatsuya Nakadai en officier de police qui telle une fouine, est à l’affût des moindres pistes, gorgé d’expériences et de tact. Kyoko Kagawa joue une femme parfaite qui vient seconder son mari dans cette douloureuse épreuve.

Bref, un film époustouflant qui ne nous donne pas le temps de souffler. Je le répète, chaque moment est un régal intellectuellement et visuellement parlant. Datant de 1963, ce film met à l’aise la majorité des thrillers policiers à l’amande. Sacrée claque.
18/20
Transformers 3 de Michael Bay

Les Autobots Bumblebee, Ironhide, Ratchet et Sideswipe menés par Optimus Prime sont de retour en action, toujours contre les maléfiques Decepticons, biens décidés à se venger de leur défaite de 2009. Dans ce nouvel opus, Autobots et Decepticons s’avèrent avoir été impliqués dans la course spatiale que s’étaient lancés les Etats-Unis et l’URSS. Une course qui va remonter jusqu’à Sam Witwicky qui aura à nouveau besoin de l’aide de ses amis robots. De nouveaux Transformers rejoignent la bataille dont l’ancien Decepticon Shockwave, devenu dictateur sur la planète Cybertron alors que les Autobots et les Decepticons poursuivent leur guerre sur terre. (SensCritique)
Dénigrer à ce point ce qui fonde la beauté du cinéma, mélanger des tonnes d’images sans liant, sans enjeux entre eux pour créer un produit logique et limpide à l’arrivée. Ce Transformers 3 tire une célébrité peu flatteuse auprès du public, pourtant je voulais m’y confronter pour ne pas mourir idiot, ou du moins savoir échafauder un avis sur quelque chose que j’ai vu. C’est un peu la base déontologique d’un bon critique/journaliste de cinéma.
J’étais conscient que le blockbuster US traversait une crise profonde qui pourrait déterminer d’ailleurs sa fin toute proche. Pour me joindre à un autre article qui aborde la situation désespérée dans laquelle s’est engouffré l’industrie du divertissement Hollywoodien, je me souviens avoir lu une très belle analyse d’un magazine belge qui revenait sur la sortie d’Inception de Christopher Nolan. Que l’on soit pour ou contre ce film, peu importe. Mais c’était l’occasion rêvée de faire le point et sonder ainsi le futur d’une tendance que j’ai toujours affectionné, moi qui ait grandi avec le Blockbuster. Le journaliste, via des sources et un argumentaire éclairés, en arrivait à la conclusion que les Majors aiment se rassurer, miser leurs précieux deniers sur des franchises qui marchent, pétries d’une prise de risque nulle et garantes de stratégies marketing sûres et efficaces. Les hypothèses soulevées déterminaient qu’il était fort possible de voir apparaître un "nouvel Hollywood" comme ce fût le cas dans les années 70 où les rennes de la réalisation étaient confiées à des cinéastes cinéphiles contrebandiers qui affectionnaient les marginaux et la méfiance de l’ordre établi. Inception a été l’occasion pour les observateurs de tout poil de mesurer l’enthousiasme généré par ce Blockbuster "d’auteur" qui avait réussi à satisfaire un public exigeant de passionnés. Parce que le cinéma, c’est avant tout une question de sensation, d’atmosphère et de magie. Les costumes-cravates veulent capitaliser à outrance sur des stratégies gagnantes. Donc des miettes pour les cinéastes "d’auteur" qui ont de vrais projets à concrétiser et des semi-remorques de billets verts pour les yes-man à la solde de producteurs plus motivés par Box-Office Mojoe que par une simple couche artistique. J’étais prévenu de l’étendue du désastre avant de matter ce truc, mais à ce point…

Je suis ressorti de T3 atterré, dépité et groggy. OK, je suis vieux, je pense détenir une bonne culture cinématographique, je suis passionné par le 7e Art depuis mon plus jeune âge passant sans sourciller d’un Borzage à McTiernan. Mais avec toute la volonté du monde, en prenant soin à déconnecter mon cerveau et en faisant abstraction de ce qui se raconte au sujet du film dans les médias, j’ai jugé ce titre comme une insulte à… Tout!! Tout ce qui fonde l’Homme et son intelligence, tout ce qui devrait être beau ou du moins banal entre les cadres. Cette immonde bouse se paie le luxe de réunir les plus grandes tares qui gangrènent notre Blockbuster moderne : scénario indigent à la limite de l’abstraction, réalisation convenable mais néanmoins nauséeuse avec ce recours massif à des plans qui tanguent plus intensément encore qu’un Ferry en période de grande houle (Je sais ce que c’est, vous pouvez me croire), effets spéciaux impressionnants mais laids, tics de mise en scène épouvantables et enfin, un vide intersidéral se meut dans cette cacophonie d’explosions rendant toute velléité émotionnelle caduque et hilarante d’échec. Car Michael Bay, le pire, croit qu’il a tourné un film qui a attiré les larmes! Force est de constater que cet océan "non-sensique" ne peut accoucher que de scènes bancales, y compris dans les pointes amoureuses ou solennelles lors de grosses vagues promotionnelles sur l’effort de guerre vantant l’héroïsme et le patriotisme bien gras.
T3 en fait est dangereux sur ce qu’il est, à savoir un étron technique qui se veut un spectacle de cirque bas de gamme qui annihile l’histoire au profit d’un combat ridicule entre le bien et le mal. Mais le pire, c’est qu’il est dangereux sur ce qu’il dit : la marchandisation de l’individu qui doit nécessairement travailler pour réussir et être beau pour (se) vendre, le traumatisme du 11 septembre sur lequel Bay crache dessus sans pitié et enfin, la dictature technique comme seul rempart au néant absolu et risible qui rejette une quelconque profondeur.

Je ne souhaite pas qu’un Blockbuster puisse me donner à philosopher, je veux juste qu’il me divertisse. Avec un gros paquet de pop-corns et des potes en salles, y’a moyen de se marrer en mode "cinéphiles déviants" et encore c’est limite. Mais comment garder sous silence la fresque industrielle de ce wagon publicitaire à coups de placement produit et d’un idéal placé sous le signe de gagner encore et toujours du fric ? Est-ce que c’est nous, les spectateurs, qui sommes directement demandeurs de pareilles offres industrialisées qui ménagent nos cerveaux lobotomisés ? Même avec cette débauche de moyens, le film ne divertit pas, il s’enfonce dans la médiocrité crasse. C’est grave, très grave. Il est chiant, pompeux, moralisateur et exténuant. La Vitaa (la "blonde" hum) de Shia fait penser à un trans, la petite larve Shia donne des envies de meurtre, Malkovich cabotin est venu encaisser son chèque et Dempsey… Cette entreprise sordide fait tout en mal pour qu’on la déteste. Tellement épouvantable et écoeurant, que ce film risque d’atterrir dans ma DVDthèque pour la simple et unique raison qu’il me fascine. Parce que j’ai envie de comprendre pourquoi à Hollywood, on engage un réalisateur qui possède l’âge mental d’un gosse pour tourner un film qui vaut 200 millions, pourquoi l’histoire est incompréhensible, pourquoi l’action repose sur rien,…
Après 150 minutes de supplice (oui, j’ai tenu jusqu’au bout), j’avais envie de crier : rendez-nous McTiernan ou même soyons fous, Chuck Norris. Ce dernier, sous des couches de conneries, savait se montrer amusant et respectait l’action. En 2011, avec les moyens mirobolants mis à notre disposition, on est pas foutus de construire une mise en scène qui tienne la route, une galerie de personnages juste "humains" et des scènes d’action qui sont un tant soit peu convaincantes sans recours à des flasques numériques dégoulinantes. L’heure est grave. A en croire le journaliste en question, s’il pronostique l’occurrence imminente du "Nouvel Hollywood", faites qu’elle se réalise le plus rapidement possible. Si même le plaisir coupable n’est plus repus, c’est que la situation est alarmante.
Malgré cet étalage verbeux, je me suis bien marré.
6/20
Megaupload ferme, les réactions fusent
Si vous êtes un minimum connectés à Internet, l’information sur la fermeture de l’un (le ?) plus grand site de partage de fichiers illégaux par le département de la Justice américain ne vous a pas filée entre les doigts. L’importance de cette nouvelle, qui illustre les tensions entre les ambassadeurs du droit d’auteur et ceux prônant une large diffusion des oeuvres sur Internet, démontre combien la question du Copyright sur la toile est devenu un débat sensible prêt à agiter les sirènes de tout poil.

Depuis jeudi au soir, les serveurs de Megaupload, société fondée par Kim Dotcom et ses précieux associés, ont été déconnectés par une vaste procédure pénale fomentée par la justice américaine (et peut-être fortifiée par les organes du FBI) afin d’instaurer un coup d’arrêt à une impunité qui dure depuis des années. Les patrons sont suspectés de blanchiment d’agent, de détournement de fonds et d’avoir bâtis une fortune sur la violation manifeste du droit d’auteur. Si l’on peut s’inquiéter de voir un appareil législatif qui ose user de sa force impérialiste pour faire fermer des terminaux dans le monde entier, arguant que la lutte contre le téléchargement illégal pardonne tout excès, les réactions face à un tel séisme qui agite le virtuel ne sont pas fait attendre.
Car les Anonymus, pieuvre contestataire composée de nombreux "Hackers", ont décidé de passer à l’offensive en envoyant tous azimuts de continuelles requêtes aux serveurs du gouvernement US, à Universal, Hadopi, à la MPAA, etc. Pour au final, engorger les systèmes pour les rendre inopérants. Sur le Twitter de la caste, on peut suivre en temps réel les réalisations "guerrières" du collectif qui s’est inspiré de l’Evangile selon Marc (« Mon nom est Légion car nous sommes nombreux») et du cinéma en arborant un masque qui fait clairement allusion au film V pour Vendetta. La guerre Web 2.0 fait rage, à tel point qu’elle relèguerait presque les confrontations sur le terrain caduques ou has been.
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La production audio-visuelle s’était déjà intéressée à la réaction virtuelle qui s’oppose aux dérives capitalistes, politiques et hégémoniques de certaines institutions. Souvenez-vous, la série Ghost In The Shell Stand Alone Complex évoquait ouvertement la question avec le "Rieur", pirate de génie qui avait réussi à corrompre les médias et la vision de certains cyborgs pour apparaître masqué à l’image. Son objectif était d’éveiller la conscience publique sur les conspirations fomentées par un pouvoir économique. Avec ce que cela suppose comme conséquences sociales. Avec l’affaire Playstation Network, Anonymus a réussi à se forger une image de marque d’enfant terrible du Web. Une nébuleuse menaçante qui peut attaquer n’importe quand des organes jugés comme parfaitement huilés à une attaque en ligne. Bref, la guerre est déclarée. Cette fermeture d’une icône va susciter bien des réactions, et surtout va nous passionner. L’internet devient de plus en plus un univers de prise de parole, d’indignation et clairement de passage à l’acte. Anonymus exhortant sur son Tweet, ses sympathisants à redoubler d’efforts pour détruire les cibles mentionnées par ses soins…
A Single Man de Tom Ford
Le deuil sur son 31

Los Angeles, 1962. Depuis qu’il a perdu son compagnon Jim dans un accident, George Falconer, professeur d’université Britannique, se sent incapable d’envisager l’avenir. Solitaire malgré le soutien de son amie la belle Charley, elle-même confrontée à ses propres interrogations sur son futur, George ne peut imaginer qu’une série d’évènements vont l’amener à décider qu’il y a peut-être une vie après Jim. (SensCritique)
Abel Korzeniowski & Shigeru Umebayashi – Stillness of the Mind
En professionnel de la haute couture qu’il est, on aurait cru voir venir de la part de Tom Ford, une pièce visuelle à fort taux maniéré. Il n’en est rien et heureusement.
Colin Firth endosse le rôle de George Falconer, enseignant de littérature dans une Université californienne. Tous les matins, il prend son temps à vêtir son costume impeccable "so british" pour s’intégrer harmonieusement à son cadre professionnel. Si son aspect extérieur est irréprochable, ses lunettes aux bords gras cachent un mental dévasté par la perte de son amour qu’est "Jim". L’avenir devient incertain, les journées baignent désormais dans une nébuleuse de doutes existentiels,…
Dès les premiers plans vénéneux et la musique envoûtante, A Single Man vous cueille telle une magnifique fleur détenue par une main gracieuse. Tom Ford va continuellement organiser son récit par des pointes troubles et organiques, une suspension du temps où le deuil encapsule une journée ordinaire entre des tenailles angoissantes. Par de légers flashs mémoriels, des abstractions visuelles et beaux voyages temporels qui explorent à l’envers les fils de la relation amoureuse, notre cinéaste talentueux donne forme à une lente reconstruction personnelle et sentimentale. Au-delà de la sphère homosexuelle qui flotte à sa surface, l’oeuvre fait bien d’éviter les lieux communs pour embrasser l’universalité, celle de la perte de l’être cher qui vous gangrène, bouleverse vos certitudes jusqu’à envisager en ultime recours la solution finale.

L’auteur joue avec l’imagerie superficielle de la mode et du cinéma (cfr. les questionnements philosophiques sur la réalité, le réceptacle humain, le champ des apparences – hommage rendu à Psychose) pour démontrer que ce sont les hommes qui bâtissent un rêve, tout du moins une industrie. Sauf que personne n’est à l’abri d’un accident brutal.
De la réalisation globale en passant par la puissance narrative et l’interprétation bouleversante de Colin Firth, Julianne Moore et Nicholas Hoult, tous bâtissent un poème sensoriel d’une portée déchirante. En visionnant le film, j’ai beaucoup pensé à Terrence Malick sur la manière d’enchâsser et installer de larges réverbérations à une réalisation somme toute classique. Car la physionomie du film est l’incarnation même du désastre mental que vit George : une photographie classieuse et somptueuse qui, paradoxalement, ouvre largement les plaies ensanglantées d’une âme blessée. Un caractère bicéphale conférant à A Single Man des vertus enivrantes.
Une grande surprise. Je veux bien filer des dizaines de caméras à des couturiers.
17/20
Twilight 4 + Austin Powers
… Débouche sur un croisement ingénieux et franchement hilarant. La parodie marche à merveille et parvient à mettre en exergue la débilité profonde de l’entreprise. Quoique, j’avoue avoir eu un petit faible pour le deuxième volet… Quoi qu’il en soit, le tremblement de terre est annoncé pour le 16 novembre dans les salles et risque une nouvelle fois de faire des émules. Cette relecture désopilante du trailer de Twilight 4 ne nous fait pas oublier que cette saga véhicule des idées fort proches des sensibilités conservatrices pro-vie. Est-ce encore le cas pour ce volet ? Réponse le 16, garanti sans cholestérol.
La Ligne Rouge de Terrence Malick (The Thin Red Line)

En pleine bataille de Guadalcanal dans le Pacifique, des soldats américains devront livrer une guerre sans merci contre des positions japonaises solidement ancrées au sommet d’une colline imprenable. Son ascension entraînera avec elle des individus qui vont devoir s’armer de courage, quitte à puiser au plus profond de leur conscience la force de mener la mission à son terme.
Gabriel Fauré – In Paradisum/Calm
L’enfer s’invite dans le jardin d’Eden
Cette oeuvre somme d’un génie qu’est Terrence Malick ne perd pas une goutte de ses signes universels proprement terassants. D’une profondeur métaphysique insondable, La Ligne Rouge ausculte le coeur de soldats, des individus bardés de frustrations existentielles qui, sans le vouloir, participent malgré eux à une manifestation destructrice envers la nature jusqu’à bafouer les principes mêmes de la création. Malick choisit un point de vue globaliste, comme s’il épousait le regard de Dieu désarmé devant la folie qui s’anime. En revanche, malgré les explosions, les cris de douleur et le sang qui se déverse, le cinéaste impose au spectateur d’interpréter cette fresque en tant que discours optimiste. Car derrière la force des images et la tragédie sourde, se dissimule un emballage positif sur une vie qui mérite d’être vécue, même quand elle est barbare (recours à des chants envoûtants, à une poésie onirique et détachée de notre système). La mort devient ainsi une forme de passerelle à destination d’un monde meilleur lavé des impuretés (cfr. le dernier souffle d’un jeune soldat qui est irradié par les rayons du soleil). En jouant avec les contrastes (le paradis du jardin d’Eden se confrontant avec la sauvagerie humaine), Malick dresse un panorama infusé de contradictions qui sonne juste de la première seconde à la dernière. Car la vie est magnifique, même lorsqu’elle distribue des flots de malheur. Je pense que c’est dans cette thématique que réside l’enseignement du titre, bien que la densité proposée suggère une multitude d’analyses pour en saisir la quintessence.

Did you ever read Homer ?
Malick le disait lui même : "jeu veux atteindre dans chacun de mes films, la perfection d’une goutte d’eau qui s’écrase sur un rocher". Cette propension à vouloir condenser chaque manifestation existentialiste dans ses oeuvres suppose qu’il désire tendre son propos vers Dieu. Si en plus, il est aidé dans son entreprise par la Bande Originale limpide de Hans Zimmer, on peut sans risque affirmer que le cinéaste y est parvenu.
Je crois que la Ligne Rouge fait partie de ces oeuvres qui dépassent le champ lexical des mots descriptifs. C’est une expérience d’une profondeur miraculeuse. Un film qui se vit, jusqu’à pleurer la disparition de ces jeunes soldats innocents catégorisés comme de la chair à canons.

What’s this war in the heart of nature ? Why does nature vie with itself ? The land contend with the sea ? Is there an avenging power in nature ? Not one power, but two ?
Il est de ces films qui exigent le silence, suppriment les mots pour ne garder que la force salvatrice des images qui vont vous envoûter à tout jamais. La Ligne Rouge est de ceux-là. Obsédant au possible, ce poème barbare de Terrence Malick fait suite à ses déjà magnifiques Moissons du Ciel. Sauf qu’ici, sa pause de plus de 20 ans s’est traduite sous le prisme de la collectivité. Cette voix-off Heideggerienne n’est plus le propre d’une seule entité, elle se veut rassembleuse de multiples points de vue discordants pour former un tout, un visage qui reflèterait de manière égale l’humanité dans ce qu’elle a de plus belle et de plus ignoble. Une mélodie de contrastes saisissants qui s’articulent tantôt dans l’opposition Verdun du Pacifique/Le métal du Cuirassé marin qui réveille le sergent Witt de son rêve, réflexions intérieures des soldats versus le chaos du théâtre guerrier. La voix-off fait mieux que dans ses précédents films : elle oublie l’insouciance et le relatif détachement à la réalité pour se montrer plus indicible et viscérale. En se conformant aux préceptes du philosophe allemand, Malick instaure sur la pellicule un réseau de significations extraordinaires. On a l’impression en écoutant ces filets vocaux, que les discours remettent en question l’existence de l’homme entre qu’être fini. De fait, chaque protagoniste se présente sous la facette d’ombres pensantes surplombées d’un nuage métaphysique qui s’échappe de leur crâne. Leurs questionnements ne trouvent que peu d’appuis avec la réalité fictionnelle. Les voix ne décrivent et n’illustrent pas ce qui se passe. Ce qui crée dès lors un décalage entre ce qui est dit et ce qui est montré, deux canaux aux significations distinctes conférant à une seule image ou séquence, des vertus inconfortables. C’est par ce biais que le film tend vers la transcendance si chère au cinéaste. (Et qui va surtout déplaire à plus d’un)

L’homme n’est qu’une partie de l’âme (l’entité physique et matérielle) et cette dernière se voit justement cueillie par un travail sur la mise en scène impressionnant. On ne compte plus les actions issues du monde diégétique de ceux extra-diégétique. Le cinéaste se ballade d’une réalité à une autre, tantôt il embrasse la rigueur du terrain, tantôt il se laisse envahir par les spasmes mémoriels de ses personnages en arborant des flash-backs issus de leurs profondeurs cognitives. Ces derniers sont de mémoire les plus belles secondes de ma vie de cinéphile. Assister à ce bref insert du sergent Witt jeune qui travaille avec son père dans les champs de céréales, ce même sergent qui assiste à la mort de sa mère titubant sur son lit, emportant avec elle ses derniers souffles conférant à la scène un instant de recueillement méditatif, presque un musée de cire où les individus se meuvent dans un aquarium ; est à mon sens ce sentiment de toucher une nouvelle étape dans l’histoire du cinéma. Le sergent enfant cherchant dans les yeux de sa mère une trace d’immortalité, trace à laquelle il va goûter en toute fin de film. Il goûtera cette dernière respiration avant de rejoindre la grâce, le royaume des cieux.
Sans vouloir me la jouer "connaisseur" ou sermonneur d’une bonne culture, l’idéal du cinéma que je me schématise à moi-même se retrouve dans la Ligne Rouge. J’y décèle une poésie vibrante d’une pureté minérale mixée à une tension extrême dans les scènes de combat, dans lesquels rarement la peur de mourir ne s’est si bien lue dans les visages angoissés des membres de l’infanterie. Chaque acteur est en état de grâce, le montage est impressionnant et les plans d’une beauté plastique démentielle faisant de cette mélopée spirituelle, un cri encore plus déchirant appelant à rejeter la guerre de toutes nos forces. Mais le cycle auto-destructeur propre à l’homme se poursuit malheureusement. Comme Sean Penn qui regarde de nouvelles recrues se diriger vers la boucherie des combats et par la suite, se tourner avec fatalité sur un cimetière qui va les attendre avec cynisme, sagement…

D’où vient ce Mal ?
"I remember my mother when she was dyin’, looked all shrunk up and gray. I asked her if she was afraid. She just shook her head. I was afraid to touch the death I seen in her. I couldn’t find nothin’ beautiful or uplifting about her goin’ back to God. I heard of people talk about immortality, but I ain’t seen it. I wondered how it’d be like when I died, what it’d be like to know this breath now was the last one you was ever gonna draw. I just hope I can meet it the same way she did, with the same… calm. ‘Cause that’s where it’s hidden – the immortality I hadn’t seen". Private Witt
Un chef-d’oeuvre d’une puissance lyrique monstrueuse qui au terme du visionnage, nous pousse à devenir meilleurs. Difficile d’émerger indemne d’un tel flot d’émotion.
20/20